Seuls face à la vie

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Ad Lectorem

Je dois avouer que je ne voulais pas écrire cet article sur Paranoid Park.
D’abord parce qu’en tant que spectateur, j’aime en savoir le moins possible sur un film avant de le voir. Si c’est ton cas aussi, cher lecteur, sache juste que Paranoid Park est un grand film, arrête ici ta lecture et va le voir. Plus qu’une incitation, ces quelques lignes sont les miscellanées de modestes réflexions sur le film et de considérations plus ou moins en rapport avec lui…
La deuxième raison est que les films sont comme les poèmes: mieux vaut les lire qu’en parler. Mais je reviendrai certainement sur tout ça dans un prochain article, et finalement voici mon article sur Paranoid Park, non parce que je me suis engagé à l’écrire auprès de mon rédac chef (je l’emmerde) mais parce que Paranoid Park est, je me répète, un grand film, et que j’ai envie d’en discuter avec toi: tu saisiras donc sans doute bien mieux mon propos si tu l’as vu.

Ad grinchores (si une âme savante sait dire « grincheux » en latin, qu’il me contacte)

Mais avant de rentrer dans le vif du sujet, lecteur, laisse-moi régler leur compte aux grincheux et autres blasés. « Encore un film sur les lycéens de l’Oregon, comme dans Elephant », entends-je déjà d’ici, ou pire, « Les ados et le skate, c’est bon, Larry Clark nous a déjà fait le coup il y a deux ans avec Wassup Rockers… » Certes ces films ont pour thème commun les adolescents américains, et leurs réalisateurs sont ceux qui savent le mieux le traiter, chacun à leur manière. Un peu réducteur, donc, d’en faire un seul et même film…
D’un point de vue esthétique, d’abord : Wassup Rockers se déroule en Californie et Paranoid Park dans l’Oregon, et cela suffit à les faire concourir dans deux catégories différentes. Que Wassup Rockers ait pour protagonistes des latinos punks issus des ghettos et Paranoid Park des ados blancs de la middle class ajoute encore à ce décalage. Mais surtout, Larry Clark et Gus Van Sant (se) posent des questions différentes : Larry Clark, de Kids à Wassup Rockers en passant par Ken Park, s’intéresse au groupe, quand Gus Van Sant semble fasciné, de Mala Noche à Paranoid Park, par l’individu.
Pour résumer, dans Wassup Rockers Larry Clark filme les difficultés d’intégration de jeunes latinos qui, dans un ghetto noir de Los Angeles, préfèrent le skate au basket et le punk au hip-hop. Ghettoïsés au sein même du ghetto, héros picaresques dans les beaux quartiers, ces ados cherchent (plus insouciamment que péniblement, semble-t-il), leur place dans cette société américaine qui fait tant écrire les sociologues : à la fois métissée et communautaire.

Le cinéma de Gus Van Sant, lui, pose plutôt la question du rapport de l’individu, non à la société, mais au monde. En cela le cinéma de Larry Clark est plus social, celui de Gus Van Sant, osons le mot, plus existentiel.

La question de la mort

Plusieurs personnes qui avaient entendu dire que le film parle de la mort d’un homme, m’ont demandé, manifestement avec encore à l’esprit le magnifique mais plutôt glauque Elephant, si Paranoid Park n’était pas trop « déprimant ». Non. Dans Elephant, la mort était partout, enveloppant chaque scène de sa présence pesante. Le montage en boucle accroissait cette tension avec un ressort digne des plus grandes tragédies classiques : le spectateur assistait impuissant à la lente marche vers la mort (au sens propre) des personnages.
Dans Paranoid Park, la mort reste, tout au long du récit, anecdotique, étrangement effacée, comme un détail à l’arrière-plan. Il y a bien sûr cette scène où le gardien, agonisant, fait face au personnage principal, Alex. Mais, même là, l’accent n’est pas tant mis sur le fait, que sur la manière dont le perçoit Alex. Dans tout le reste du film cette mort apparaît plus comme un point de départ (un prétexte ?), à l’exploration de cette question : quelle posture adopter face à ce que la vie nous propose/oppose/offre/fait subir (choisis en fonction de ton état d’esprit du moment).
Un mot du montage : Gus Van Sant le qualifie de « montage en spirale ». Je n’ai pas très bien compris ce qu’il voulait dire par là. Mais ce qui est sûr, c’est que les va et vient temporels, outre qu’il sortent le spectateur de sa passivité pour le pousser à faire le lien entre les scènes, se présente comme une mise en abyme de la vie elle même, telle que la perçoit Alex : au lieu d’un récit patiemment cousu main, bien construit, les scènes nous sont jetées à la figures comme des données brutes qu’il faut gérer, de même qu’Alex doit apprendre à gérer ce que le Destin lui fait traverser. Cette éclatement du récit apparaît comme une métaphore de la manière dont Alex doit affronter tout ce qui lui arrive.

Things just happen, and you have to deal with it.

Plus que tous les autres temps de la vie, l’adolescence est l’âge de cet apprentissage de l’être au monde : de l’attitude à avoir face à autrui et aux vicissitudes. Et dans cet apprentissage, les adolescents de Gus Van Sant sont terriblement seuls.
Les adultes sont empêtrés dans leurs petits soucis d’adultes : boulot, divorce… Excepté le gardien, le père et le flic chargé de l’enquête sont les deux seuls adultes que l’ont voit en plein cadre : le premier avoue son impuissance, l’autre qu’il était tout comme Alex à son âge. Les autres adultes (peu nombreux : l’oncle, la mère, le prof) sont toujours de dos, dans l’ombre, ou à la périphérie de l’image, le visage coupé : malgré leurs tentatives, ils restent hors du monde d’Alex.
Les autres ados n’offrent pas plus de réponses : avec les skateurs, les conversations se limitent au skate et au cul. Jared lui-même, le meilleur ami, n’arrive qu’à effleurer le malaise d’Alex, sans le comprendre vraiment. La petite amie, pompom girl à la limite de la caricature, n’offre pas plus de répondant : la scène même de sexe laisse chacun des personnages dans son coin : Alex se retrouve en tête à tête avec les cheveux de sa partenaire. D’où leur rupture, et l’intérêt croissant d’Alex pour Macy, bien moins canon mais bien plus mature et lucide sur le fonctionnement du monde et des individus. Et encore ne sera-telle qu’un déclencheur dans le processus de salvation d’Alex : la lettre qu’elle lui demande pour qu’il exprime ses tourments se changera vite en journal intime, voué à effacer dans un feu purificateur les démons de la culpabilité.

Pureté de la forme et désintellectualisation de l’image

Venons en maintenant, après tout ce blabla, à ce qui fait vraiment de Paranoid Park un chef d’œuvre : la parfaite maîtrise formelle, d’un bout à l’autre du film. Car ce qui fait aimer Paranoid Park plus que tout, c’est d’abord sa beauté. On entre, tu l’auras compris, lecteur, dans la partie la moins rationnelle et la moins argumentative du discours.
Le travail sur l’image et la bande sonore (la musique, mais surtout l’habillage sonore) est parfait et produit, dès la première scène de skate, filmée en super-8, l’émerveillement : l’utilisation du ralenti, de la caméra qui suit le personnage, sont des procédés qui, parce qu’ils furent expérimentés dans la triologie Gerry-Elephant-Last Days, , nous semblent familiers. Pourtant, impossible de ne pas se laisser éblouir. Le ralenti met en lumière toute la beauté que peuvent receler les gestes les plus banals du quotidien : les sessions de skate, la douche, la marche. La photographie de Christopher Doyle (chef op’ chez Wong Kar Wai notamment) est magnifique, comme d’habitude, et la musique et les bruitages finissent de nous plonger dans l’intériorité des personnages. Et puis, réentendre Elliott Smith, ça fait du bien.
On sait Gus Van Sant peu adepte d’une trop grande intellectualisation de l’image : ce qui est montré l’est non parce que ça fait sens, mais parce que c’est beau. Gerry poussait ce précepte jusqu’à l’extrême, ce qui a pu lui attirer des critiques du genre « c’est creux ». A un surcodage de l’image, qui pousse le spectateur à analyser chaque détail de l’arrière plan (comme chez Lynch), Gus Van Sant préfère une image moins encombrée et plus instinctive, impliquant la perception plus que l’intellect. C’est de cette volonté de venir, pour un temps, « saluer le Beau », mission que Rimbaud attribuait à la poésie, que naît le sentiment de simplicité et de pureté qui fait de Paranoid Park un film magnifique.

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1 commentaire

  1. Pierre Fauret dit :
    24 novembre 2007 à 9:41

    le Beau… les beaux garçons aussi. Gus Van Sant aime les ados, et leur rend bien avec ces belles images. N’oublions pas la libido.

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