Ce n’est pas que du sport…

Ce n’est pas un fait nouveau : les compétitions sportives internationales ont des enjeux bien supérieurs – si je peux me permettre – à ceux que l’on citerait en premier lieu. Non, ce n’est pas que pour l’amour du jeu, non ce n’est pas une manifestation d’un bel esprit fraternel qui anime les peuples, non ce n’est pas seulement une suite de jours de fête.

Une fois n’est pas coutume, j’aimerais donc parler de sport, et même de foot. Les polémiques autour de ce sport sont nombreuses, je n’ai pas l’intention de traiter des questions de racisme ou d’intolérance. Les « brigands de stade » et autres «  pédophiles, chômeurs, consanguins » ne sont pas au coeur de mon propos, bien qu’il y ait beaucoup à en dire… Ce n’est pas la compétition françaises et ses enjeux politiques et civilisationnels nationaux qui m’intéressent ici. On sait que le sport a toujours servi de relai, de vitrine aux politiques étrangères et internationales. Cela semble se confirmer avec l’Euro 2008 cette année encore.

Je passerai sous silence les piètres résultats de nos bleus adorés. Mais quand même! Quelle surprise! On assiste ces jours-ci à quelques rencontres d’exception : Allemagne – Turquie (3-2), le 25 juin, Italie – Russie, le lendemain. Rappelons que la compétition s’appelle « Championnat d’Europe de football de l’UEFA ». Certes, ce n’est pas le championnat de football de l’Union Européenne. Mais il n’en reste pas moins que voir la Russie et la Turquie en demi-finale de l’Euro 2008 constitue un événement, tant du point de vue sportif que du point de vue « politique ». Cela semble dores et déjà nous inviter à repenser un peu les frontières de l’Europe, ou à revenir au moins sur l’influence de ces deux pays sur notre belle Europe que nous voulons rigoureusement à l’ouest de l’Oural. Tout cela soulève bien des polémiques.

Allemagne – Turquie : un match historique?

En ce qui concerne la Turquie, la polémique est encore plus marquée. D’abord parce que la Turquie affrontait hier soir l’Allemagne, les aléas de la compétition ont bien de l’humour. Si la Turquie a été finalement éliminée, ce match aura eu des allures de derby c’est certain, aura envenimé les esprits et agité les passions. Car la « question turque » est un sujet politique capital outre-Rhin depuis les années 1960, la population émigrée turque étant la plus importante population émigrée d’Allemagne. Et si l’on a pu parler de l’équipe de France de football comme de l’équipe « Black Blanc Beurs », on ne peut pas dire que la Mannschaft soit très ouverte en matière d’immigration. En effet, l’absence totale d’émigrés turcs dans la sélection pour cette demi-finale posait quelques questions…

Dans les années 1960 on parlait d’un groupe de « Gastarbeiter » des travailleurs-hôtes, censés retourner en Turquie après quelques années de bons et loyaux services en Allemagne, aujourd’hui les citoyens turcs ou d’origine turque marquent le paysage à la fois politique, économique et social allemand. Il y a les joueurs de football, Yildiray Bastürk et Memeth Scholl, il y a le célèbre Cem Özdemir, le « Souabe d’Anatolie » du Bundestag, il y a Fatih Akin, le réalisateur, dont les films traitent souvent des Turcs-Allemands, et qui disait en 2004, dans la Conférence de Presse de son film Gegen die Wand : « Le terme de travailleur-hôte ne fait pas partie de mon vocabulaire. Nous devons nous faire connaître sans attendre qu’on nous reconnaisse. Les jeunes Turcs doivent enfin apprendre à se sentir Allemands. » Pourtant, la « question turque » fait encore et toujours des remous en Allemagne. Et en ce sens, l’absence de joueurs Turcs dans la Mannschaft lors de la demi-finale de l’Euro 2008 semble cristalliser les difficultés que l’Allemagne peut avoir à penser cette importante population comme prenant part à la vie politique, sociale, et même sportive du Bund. Le titre du Bild le lendemain de la qualification de l’Allemagne est significatif : « Wir gegen die Tüken » (Nous contre les Turcs). Notons au passage qu’aucun joueur d’origine turque n’a fait le choix du maillot de la Mannschaft pour cette compétition, et même les deux grands joueurs de l’équipe turque (Hamit Altintop et Hakan Balta ) sont nés en Allemagne. Rappelons enfin que depuis 1954 les deux équipes ne se sont pas affrontées dans une compétition internationale de football; à l’époque, l’Allemagne n’avait pas encore fait appel aux « Gastarbeiter ». Pour ce soir, les entraîneurs appellent au calme, « ce n’est que du football » déclare l’entraîneur allemand.

Une pointe d’Asie Mineure dans la compétition européenne.

Mais justement, peut-on dire que ce n’est que du football, quand on peut lire sur le blog du célèbre chroniqueur et intervieweur politique Jean-Michel Apathie des propos comme ceux-ci :

La Turquie, pays d’Asie mineure, se retrouve en demi-finale du championnat d’Europe de football. Cherchez l’erreur, et si vous la trouvez, laissez un message.

Seul article posté le 21 juin, sous le titre « Sens dessus dessous » .

Quelques jours avant, le 18/06, on pouvait y lire :

Eliminée! La France, pays de l’Europe européenne est éliminée  du championnat d’Europe de football alors que, par hasard et par exemple, la Turquie, pays d’Asie mineure, est qualifiée pour les quarts de finale de ce même championnat d’Europe qui vire à la farce grotesque.

Enfin, dans un autre billet publié le 16 juin (déjà cité sur Rue89.com) intitulé « La Turquie championne d’Europe d’Asie Mineure » :

Inouï! Incroyable! Inncrédibel, avec l’accent pour faire anglais! La Turquie d’Asie mineure est qualifiée pour les quart de finale du championnat d’Europe de football. Imaginez que la Turquie d’Asie mineure parvienne en demi-finale, puis en finale, puis, fabuleux, fabulous, gagne la finale. Alors, la Turquie serait le premier pays au monde d’Asie mineure à être champion d’Europe.

Et voilà, nous y sommes. Ce que cette demi-finale soulève comme question, là où elle dérange semble-t-il de notre côté du Rhin, c’est qu’elle relance la polémique au sujet de la place de la Turquie par rapport à l’Europe. Je ne m’avancerai peut-être pas sur ce terrain, qui me semble assez hasardeux. Etonnamment, il en va des convictions de chacun. On peut toutefois se demander pourquoi cette polémique au sujet de la Turquie, en ce qui concerne la compétition de football, quand on sait que le Kazakhstan, l’Azerbaïdjan, ou Israël ont participé aux éliminatoires, sans que cela ne soulève la moindre polémique. Et la Suisse! La suisse est un des pays organisateurs! Evidemment, personne ne remettra en question le bien fondé de la participation de la Suisse à une compétition européenne, après tout, la Suisse ne rejette pas le continent européen, seulement l’Union Européenne. Un peu à la façon des Irlandais, peut-être?

Mais la Turquie? Le lien entre l’Europe et la Turquie n’est pas à démontrer. Forte population turque émigrée en Europe, liens historiques, liens culturels… Mais pourquoi tant de polémique au sujet d’un compétition sportive? Certes, la Turquie peut ne pas être considérée comme européenne stricto sensu, c’est un pays d’Asie Mineure. Mais elle n’a pas moins sa place dans la compétition que l’Azerbaïdjan ou le Kazakhstan. Comment comprendre l’absence de polémique autour de la participation d’Israël à la compétition si on la compare avec tous les débats passionnés que suscite la participation turque?

Peut-être est-ce seulement que la Turquie, ce pays dont on dit le plus grand mal, tout comme beaucoup de bien par ailleurs, ce pays qui a su être meilleur en football que bien des équipes européennes « bon teint » froisse l’orgueil euro-centré de certains observateurs aigris dont nous ne pensions cependant pas qu’ils étaient à ce point féru de sport de haut niveau.

Et la Russie?

D’ailleurs, la Russie se retrouve elle-aussi en demi-finale de l’Euro 2008. On pourrait presque en rire. Rien, pas un mot. La Russie a bel et bien sa place dans la compétition, même si ce pays s’étend, de l’Oural au Kamtchatka. Justement le mythe européen a toujours inclus la Russie, comme disait Napoléon, et tous les dictateurs et même les ambitieux « européens » à sa suite, l’Europe devrait s’étendre « des colonnes d’Hercules au Kamtchatka ». Nous ne pourrions pas oublier impunément la Russie dans une telle compétition européenne.

De fait, la question de la place de la Russie en Europe ne se pose bizarrement jamais, au moins au sens géographique. Alors que peut-être elle pourrait se poser, à bien plus juste titre que celle de la Turquie. Et de la même façon la polémique que soulève la participation de la Turquie à la demi-finale de l’Euro 2008 n’est pas plus justifiée que l’absence de polémiques en ce qui concerne la Russie dont la situation est comparable, à cela près qu’elle n’envisage pas d’intégrer l’Union Européenne sous peu, mais nous pourrions dresser un aussi sombre tableau des droits de l’homme dans l’un ou l’autre des deux pays, comme nous pourrions en vanter les mérites culturels et civilisationnels. Qu’allons- nous faire s’ils sont tous deux finalistes de la compétition européenne? Et comment nous, bons européens, allons « encaisser » le choc d’avoir perdu face à ces géants des marges du continent (s’il nous est permi de parler de continent…)?

On a dit que l’Europe était en panne. Peut-être que le football fait ici figure de symptôme et nous invite à nous reposer la question: qu’est-ce que l’Europe? Peut-être aussi qu’il semble nous indiquer le chemin pour sortir de l’impasse européenne.

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2 commentaires

  1. Et Israël, c’est en Europe ? L’État hébreu, s’il ‘est pas présent en phase finale, a joué les qualifications. Cela s’explique tout simplement car Israël est membre de l’UEFA.
    On peut aussi regarder du côté de l’Eurovision (créee en 1956, avant la CEE). Ce concours rassemble tous les pays rassemblés par RTE (Radio Télévision Européenne), parmi lesquels on compte également Maroc et Tunisie par exemple. L’Europe est juste une convention à géométrie variable : UE, UEFA, RTE… Ainsi, peut-être une membre présent dans toutes ces organisations paraît il davantage européen ?

  2. C’est exactement la question que je voulais soulever. Ou plutôt, de quelle europe parle-t-on?
    Tu emploies “paraître européen”, mais au nom de quoi? Tu apportes une réponse mais elle n’est pas valable pour tous les observateurs. Comme d’habitude, mon but est plutôt de poser des questions, ou même de faire part des questions que je me pose.
    A bientot
    j

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