Overdose d’Ingrid

Elle est là cette unité nationale tant attendue… Ingrid est libérée! Un vent de liberté souffle sur le monde, la miraculée pour laquelle la France s’était battue est revenue. Et quel retour! Belle, charismatique, le contraste est impressionnant avec la vidéo que l’on avait pu voir il y a quelques mois.
Face à cette nouvelle, bien sûr je n’ai pu que sourire, être heureux que cette femme sorte de cet enfer de six ans. Je ne pensais pas pour autant célébrer cette libération pendant des jours et des jours (et des jours). Une libération d’otages est certes un heureux événement… Mais là, nous sombrons dans une véritable orgie médiatique.
Pourquoi? Sans doute parce qu’alors que personne ne se souciait vraiment d’Ingrid il y a quelques années (quand la France était unie autour de Florence Aubenas par exemple), une opération de communication rondement menée a popularisé la belle ex-candidate à la présidence colombienne. Et ce à grands coups de lâchers de ballons, de manifestations : ce que l’on appelait la « mobilisation ». Une mobilisation dont j’ai toujours douté de l’utilité. On peut penser qu’elle a poussé les pouvoirs politiques à prendre des initiatives mais ne démontrait-elle pas en même temps la valeur – notamment financière – d’une otage telle qu’Ingrid (et handicapait ainsi sa libération)?
En attendant, ce dont on peut être sûr, c’est que cette mobilisation a entraîné indirectement cette avalanche médiatique que je commence à avoir du mal à supporter….
Ingrid est libérée, Ingrid arrive à l’aéroport de Bogota, Ingrid retrouve ses enfants, Ingrid retrouve sa soeur, Ingrid revient à Paris, Ingrid remercie Dominique de Villepin et Jacques Chirac (pauvre Nicolas), la libération d’Ingrid dans l’hélico en images, Ingrid au 20 heures, Ingrid va à Lourdes, Ingrid va se rendre au Vatican… Stop! Qu’il y ait un moment d’unité nationale autour d’un événement heureux, certes. Qu’on essaie de le maintenir artificiellement en bourrant les crânes d’informations à l’impact nul sur le planning de la miraculée, non…
Ben oui, parce que c’est pratique un moment d’union nationale! On célèbre tous la liberté, les droits de l’homme : ce qui fait que nous, Français, sommes humainement bien supérieurs au reste du monde. Et puis, tout heureux que l’on est de vivre dans un pays qui respecte ces valeurs fondamentales (à juste titre), on en oublie temporairement et logiquement ce qui ne va pas… Fumigène, vous avez dit fumigène?
Vous me direz que je suis bien trop cynique. Je vous répondrai que les stratèges de l’Elysée doivent l’être tout autant…
Et dès lors qu’une voix (en l’occurrence, celle de Ségolène Royal) ose mettre en garde contre une récupération politique de cet événement et énonce une simple vérité (cette opération est colombienne, l’Elysée n’y avait pas de rôle), elle est unanimement dénoncée! Comment oser porter atteinte à ce bonheur collectif? Rabat-joie, va !
François Fillon : « Un manque de dignité totale »; Jean-Pierre Raffarin : « des polémiques secondaires dignes de politiciens secondaires ».
Et même au PS : le député Philippe Martin trouve ces propos « assez tristes et un peu consternants » tandis que Jack Lang estime qu’elle a fait preuve d’une « rare mesquinerie et d’un manque d’élégance morale ».
Alors, si je ne peux qu’être heureux de la libération de Sainte Ingrid la miraculée (selon le Libération de ce jour), je refuse d’être pris dans ce grand phénomène de masse médiatiquement organisé. On le voit bien : ce moment d’ « unité nationale » relève de l’émotion collective entretenue. Faites-moi signe quand ils seront revenus à la raison…


Et oui, c’est ce qu’on appelle “une arme de distraction massive”!