Le Soleil se couche sur Pérol

Ce nom ne lui dira rien, mais c’est grâce à ma mère que j’ai entendu parler pour la première fois de Jean Pérol. Ma petite maman a l’habitude, quand occasionnellement elle vient à Paris, d’acheter Le Monde à la gare pour le lire dans le TGV. Ayant fini par accepter l’étrange lubie de son fils pour le Japon, elle met un soin maternel à découper les articles qui lui sont consacrés, ceux de Philippe Pons et les autres.
Cette fois ci ce fut une chronique de roman qu’elle déchira dans Le Monde des Livres (du 12/10/2007). Le titre, peu attirant : Le Soleil se couche à Nippori. Au centre de la page, enchâssée dans le corps du texte, une photo de l’auteur. Un vieil homme, les mains enfoncées dans les poches d’un grand manteau beige et informe (malgré le noir et blanc, il est évident que ce manteau est beige), un peu vouté et de profil, mais la tête tournée vers l’objectif, affichant une mine épuisée, presque grimaçante, les sourcils froncés et les joues tombantes. Entre la gravité et un irrémédiable blasement. Derrière lui, un mur sale.
Rien d’excitant. Le chapeau et le début de l’article ne faisaient pas plus envie, avec leurs inévitables « Pays du Soleil Levant » – cette vielle expression aux relents de colonialisme, tout l’exotisme kitsch de Loti en quatre mots. Et toujours cet appel aux mêmes vieux noms, par la journaliste ou Pérol lui-même, quand on évoque l’Asie (Chine et Japon dans un même panier): Michaux, Segalen, Claudel… Auteurs classiques pour références bateaux. Je pris l’article pour faire plaisir à ma mère, mais ne le lus que bien plus tard, à une heure d’égarement, quand je tombai dessus par hasard en farfouillant parmi les papiers encombrant mon bureau. Rien d’exceptionnel, à première vue, et pourtant, je relus l’article plusieurs fois, de plus en plus intrigué : un homme qui a rencontré Kawabata, Oe, Mishima, et cite Dostoievski et Rimbaud intrigue forcément. Je commençai à envisager d’acheter ce gros roman (décision forte et engageante, et qui oblige à faire preuve de flair pour distinguer, alors que la mode semble être dans les journaux et magazines de qualifier tout nouveau roman d’« époustouflant », de « saisissant » ou de « chef d’œuvre », les vrais bon romans des simple coup de cœurs de critique). A la même période, je trouvai par hasard, lors d’un vagabondage en bibliothèque, les actes d’un colloque sur la perception du Japon par la France (le japonisme est à la mode : consultez les titres des thèses d’histoire de l’art présentées à la Sorbonne depuis un ou deux ans). Un des derniers textes était de Pérol. Une sincère et bouleversante déclaration d’amour au Japon et à la poésie, qui me décida, cette fois c’était sûr, à acheter « Nippori ».
Le Soleil se couche sur Nippori est le roman d’un passionné, d’un vieil homme qui a toute sa vie aimé les femmes, le Japon et la poésie – sans qu’on puisse décider lequel des trois a pour lui le plus d’importance tant chacun a une place essentielle dans ce long roman qui traverse le deuxième XXème siècle.
Jean-Marc Despierre, jeune journaliste, arrive en 1961 dans un Japon qui achève sa reconstruction et dont le foudroyant redressement matériel suscite la curiosité de l’Europe et des Etats-Unis. Ô Japon insaisissable et (donc) fascinant. Dans sa découverte de ce pays donc il ne sait rien, le jeune français est guidé par plusieurs personnages, dont Erjey, le vieux journaliste dont il vient reprendre le poste. Le roman conte la vingtaine d’année que JMD passe au Japon et en Asie, qu’il parcourt pour ses reportages. En mettant en scène les personnages de JMD, et plus encore de celui d’Erjey, c’est un hommage respectueux au grand journalisme que Pérol rend, celui de Joseph Kessel ou de Robert Guillain, ces hommes capables de lire l’Histoire en cours et d’en expliquer les forces et les mouvements. Les récits d’Erjey ou les souvenirs de JMD, qu’on soupçonne être en grande partie autobiographiques, évoquent le massacre de Nankin, la Résistance en pays lyonnais, la France de la reconstruction, les guerres du Viêt Nam et d’Algérie, la Révolution culturelle chinoise, et bien sûr l’essor économique japonais toujours racontés de manière intime, humaine, libérée de la pesante objectivité des livres d’Histoire. Les personnages qui racontent ces événements ont souffert, aimé, rêvé, admiré, craint. Ils ont vécu l’Histoire.
Mais Nippori est aussi, ou surtout, un grand roman d’amour, innervé de la présence d’Eiko, une femme indépendante et belle, comme sortie d’un film de Masumura. La passion qu’elle inspire au narrateur, complexe et mouvementée, dit aussi la passion de Pérol pour le Japon. Pour connaître un pays, connaissez ses femmes, semble nous dire l’auteur – qui est un homme. Eiko offre à Despierre l’accès le plus direct (le plus charnel) à ce qu’est le Japon. Un geste est parfois infiniment plus instructif qu’une phrase, si difficile que ce soit à admettre pour nos pauvres esprits, omnubilés depuis deux millénaires et demi par le Dieu logos. Pourtant, Pérol aime les mots et la langue, les chérit. Avant d’écrire des romans, il a publié plusieurs recueils de poésie. Dans « Nippori », il navigue entre les styles, alterne les personnes grammaticales et fait varier l’ampleur des phrases. Ce déconcertant fouilli exaspérera les tenants du formalisme et ravira les autres par ses surprises à chaque page.
La dernière partie du roman, la plus belle, décrit le vieux Despierre qui, retiré dans les montagnes (en Ardèche comme Pérol?), s’enfonce dans la solitude et l’amertume de vivre désormais dans un monde qui a changé trop vite pour lui, et en mal. Quelque chose s’est perdu à jamais : la jeunesse? Seul dans son écrin de roche et de vent, observant de haut une époque qui n’est plus la sienne, Despierre attend la mort.
NB : Je comptais recopier ci dessous un extrait du roman, mais ça ne rime à rien: lisez le plutôt.

